02 octobre 2008
Moi aussi je veux mon blog !
Note: Ce récit est chronologique. Ceux qui souhaiteraient le lire chapitre par chapitre peuvent se reporter à l'index situé dans la colonne de droite (introduction, souvenirs anciens, vie actuelle) ou bien le parcourir en continu à partir d'ici, les articles les plus anciens se trouvant au début.
Je m’appelle Catherine, j’ai 56 ans et habite la région bordelaise. J’ai ce qu’on appelle une vie bien rangée : mariée depuis 37 ans, mère de 4 enfants et grand-mère depuis un certain temps déjà. Que va nous raconter cette mamie me direz-vous…. A vrai dire je ne sais pas trop. L’année dernière, il y a eu un grand événement dans ma vie, j’ai acheté un ordinateur. Beaucoup de difficultés pour m’en servir au début, ce n’était pas mon truc. Les premiers jours, je devais manipuler la souris à deux mains tellement j’étais maladroite. Puis progressivement ça s’est arrangé. Sous la pression de mes enfants, j’ai fini par acquérir une connexion Internet.
Je suis commerçante. Plus précisémment, propriétaire d'un petit magasin de chaussures pour femmes dans le centre de Bordeaux, spécialisé dans le haut de gamme. Les clientes n’affluent pas et mes journées sont surtout faites d’attente. Avant l’arrivée de l’ordinateur je lisais, maintenant je « surfe ». J’ai ainsi découvert par hasard un monde totalement inconnu, celui des blogs. Ces milliers de gens qui se racontent, souvent avec talent. On sent que l’écriture les libère de quelque-chose et qu’ils sont heureux de partager leurs sensations avec d’autres personnes.
L’idée de les imiter me trotte dans la tête depuis le mois de juin, mais je n’ai pas osé jusqu’à ce jour passer à l’action. « Qui pourrait être intéressé par les souvenirs d’une femme vieillissante à la vie de famille aussi rangée ? » me disais-je. Personne sans doute, mais j’avais tout de même envie de déposer mon fardeau, celui qui sommeille derrière l’apparence d’une vie lisse et sans histoires. A l’heure où je sens la vieillesse se profiler, j’ai le sentiment de plus en plus fort d'être passée à côté de mes vraies désirs, notamment dans le domaine de la sexualité. J’ai passé presque 40 ans de ma vie avec un homme que je n’aime plus depuis longtemps. Que j’ai cru aimer au début, mais c’était, je le sais maintenant, pour me rassurer, pour satisfaire les attentes de ma famille et épouser la conformité.
En effet, du plus loin que je me rappelle, j’ai toujours été plus attirée par les filles que par les garçons. Je n’en avais pas vraiment conscience et surtout je ne voulais pas le savoir. J’ai toujours lutté contre ce penchant qui me faisait profondément honte. Je crois que je me suis mariée uniquement pour conjurer le sort et étouffer cette orientation sexuelle impossible à assumer, j’étais trop faible et trop peureuse envers le qu’en dira-t-on.
Dans les années 60, l’homosexualité n’existait pas au grand jour, surtout dans les milieux populaires. Depuis toujours, j’ai donc pris sur moi de cacher ce penchant pour les filles, de le conserver au plus profond de moi-même, sans jamais laisser paraître mes émotions. Ce qui fit de moi une adolescente solitaire et mal dans sa peau, d’un comportement irréprochable mais la tête pleine de fantasmes inavouables. En proie à un terrible doute que je crus éliminer en me mariant très jeune avec le premier soupirant qui s’est vraiment intéressé çà moi. Le seul homme de ma vie.
Mon existence entière aurait pu se passer ainsi si je n’étais pas tombée amoureuse l’année de mes 50 ans. Un amour impossible et non partagé, mais si brutal et intense qu’il fit voler en éclat mes pseudos certitudes de respectabilité et de conformité. Je me vis telle que j’étais, une femme qui était passée à côté de l’essentiel. Cette douloureuse expérience m’affecta pendant plusieurs années, mais eut au moins le mérite de m’ouvrir les yeux.
En écrivant ce blog, j’espère y voir plus clair et comprendre ce qui m’est arrivé. Je le fais avant tout pour moi, j’ai besoin de revisiter cette existence de mensonges et de fantasmes pour retrouver la paix intérieure et me projeter plus sereinement dans l’avenir. Peut-être aussi pour prendre les bonnes décisions, je n’envisage plus de mener éternellement cette existence qui ne me convient pas. Il paraît qu’il n’est jamais trop tard pour prétendre au bonheur. Si quelques lecteurs veulent m’accompagner sur cette longue route, ce sera un plaisir pour moi de partager avec eux.
A bientôt peut-être.
06 octobre 2008
1. Des débuts difficiles
J’ai passé les 15 premières années de ma vie à Paris, dans un petit appartement près de la Porte d’Orléans. Nous étions trois enfants. Trois filles. L’ainée, Marie-Thérèse, a huit ans de plus que moi et la plus jeune, Martine, avait quatre ans de moins. Mon père était représentant de commerce, toujours sur les routes, et ma mère vendeuse dans une boutique de prêt-à-porter en banlieue. C’était loin d’être l’opulence et l’ambiance à la maison n’était pas joyeuse. Nous voyions si rarement notre père que sa présence était ressentie comme celle d’un étranger. En plus, j’ai le souvenir de fréquentes disputes entre mes parents, toujours au sujet de l’argent. Je crois que mon père gaspillait sa paie au jeu mais je n’ai jamais vraiment su. Un jour, il n’est pas revenu et ma mère nous a élevées seule. A son départ, j’avais sept ans et ma petite sœur était encore presque un bébé.
Un bébé que je me mis rapidement à détester car ma mère reportait toute sa tendresse sur elle. Je n’ai pas le souvenir qu’elle ait été douce avec ma grande sœur et moi, toujours le reproche à la bouche. Quand elle rentrait le soir, nous devions avoir fait manger la petite et l’avoir couchée. Ma mère la rejoignait alors dans la chambre et passait un long moment à lui raconter des histoires et à gazouiller. Elle nous réservait ensuite sa mauvaise humeur et sa fatigue de la journée. Jamais un merci, ni pour les commissions et la cuisine dont se chargeait ma grande sœur, ni pour le ménage auquel je participais activement malgré mon jeune âge. Juste des reproches. Et parfois même des coups quand elle était très énervée. J’avais le don de l’agacer je crois. Il faut dire que je n’étais pas un ange.
J’aimais beaucoup l’école, l’ambiance y était plus chaleureuse qu’à la maison et j’y étais sage comme une image. Il y avait deux petites filles en moi : la première, timide et sérieuse, chouchoute des institutrices et aimée des copines ; la seconde, coléreuse et sournoise, que je réservais à mes sœurs et à ma mère. J’aurais voulu être différente, je culpabilisais souvent, mais je ne pouvais pas m’en empêcher, comme poussée par le démon. Mon attitude m’enfermait dans un cercle vicieux dont je n’étais pas consciente : j’énervais ma grande sœur ou ma mère qui se mettaient à me houspiller, je me vengeais en enquiquinant ma petite sœur, par exemple en la pinçant méchamment sans autre raison que de la faire pleurer, ce qui augmentait encore leur colère. Cela se terminait souvent par une punition ou une trempe.
J’avais une grande sensation d’injustice et de solitude, j’avais l’impression que ma famille ne m’aimait pas, ce qui est terrible à vivre au quotidien pour une petite fille. Cette sensation était encore accrue par le manque de tendresse de ma mère qui réservait toutes ses manifestations d’amour à ma petite sœur. Les amis à qui elle se plaignait de mon caractère avaient du mal à la croire tant j’étais calme et délicieuse en leur présence. J’en concluais à mon avantage que c’était ma mère qui me rendait méchante et qu’au fond j’étais gentille. Ce qui me rassurait et justifiait la poursuite de mon attitude insolente.
Hélas, un incident n’allait pas tarder à changer le regard des autres envers moi, me faisant perdre mon statut d’adorable petite fille. Je m’en souviens comme si c’était hier, tant je l’ai vécu comme un traumatisme. Ce jour-là, on fêtait l’anniversaire de ma petite sœur, ses cinq ans je crois. Ma mère avait invité plein de monde pour le goûter : petites copines de la maternelle, amis, voisins. Il faut dire que dans les années 50, notre quartier était comme un petit village, on se parlait plus que maintenant, tout le monde se connaissait et chaque occasion était bonne pour se réunir. J’essayais de faire bonne figure, mais au fond de moi je crevais de jalousie car on n’avait jamais célébré mon propre anniversaire avec autant de faste.
Devant tous les cadeaux que ma petite sœur ouvrait fébrilement, je rêvais de la pincer et de la faire pleurer, juste pour lui gâcher le plaisir. Je me sentais mauvaise. Toute concentrée et les yeux pétillant de joie, elle s’apprêtait à éteindre ses cinq bougies sous le regard attendri des invités. Sous l’effet d’une véritable pulsion, j’approchai alors mon visage le plus près possible du gâteau et soufflai de toutes mes forces sur la crème chantilly en direction de ma sœur qui en fut toute constellée. Après un court instant de surprise, elle se mit à pleurer et un murmure de réprobation parcourut l’assistance.
Je n’avais pas prémédité mon acte, juste ressenti une soudaine bouffée de colère. Consciente de ma bêtise et effrayée des conséquences, je voulus quitter hâtivement la pièce, mais ma mère qui avait bondi m'agrippa fermement par le bras, sans doute pour m’entraîner vers sa chambre et me corriger loin des regards. Toujours en colère et par peur de prendre une trempe, j'ai résisté de toutes mes forces. Alors elle m'a giflée sur place. Une gifle très forte qui a explosé dans ma tête.
Cela aurait dû s'arrêter là, mais hors de moi, j'ai éclaté de rire pour bien montrer que je n'avais pas mal, pourtant ma joue me brûlait atrocement et j’avais les larmes aux yeux, tant de douleur que de honte. Devant son regard furieux, j'ai pris peur et tenté de lui échapper mais elle m'a rattrapée par le maillot ; je me suis laissée tomber à terre pour échapper aux coups, mais elle m'a relevée et je me suis ramassée une sacrée raclée, coincée sous son bras, short et culotte baissés devant tout le monde. J'ai réussi à ne pas pleurer, mais j'étais morte de honte et de rage, surtout en voyant le regard amusé de ma sœur qui maintenant souriait! J'avais assez l'habitude des trempes, mais là j'ai eu l'humiliation de ma vie, surtout que tout le monde semblait content et pensait que c'était bien fait pour moi !
Remontant slip et short à la hâte, les fesses et les cuisses en feu, je m’enfuis vers ma chambre en bousculant les invités médusés et silencieux, retenant au maximum mes larmes. Je reçus alors le coup de grâce : le regard stupéfait et déçu de mon institutrice, également invitée, qui me distilla cette terrible petite phrase au moment où je passai devant elle : « ben dis-donc Catherine, je ne savais pas que tu étais comme ça ! ».
« Comme çà ! ». Je me souviens encore maintenant de ces paroles qui provoquèrent en moi une brutale prise de conscience, c’était moi la mauvaise, la méchante. De ce jour-là, je changeais d’attitude, même à l’école je me mis petit à petit à l’écart des autres, j’avais perdu le plaisir de m’y rendre. L’unique endroit où je me sentais bien était ma chambre, à lire ou à dessiner. L’époque de la solitude allait commencer.